Citizens for Europe are civil society actors supporting themselves to create a participatory and democratic Europe

Pour des États Généraux Européens de l’Université

Vers une université ouverte et démocratique, actrice des transformations majeures de la société au XXIe siècle

Prénom(s) et nom de famille de ou des auteurs : Antoine Gonthier, Fondation Sciences Citoyennes

Date de la proposition : avril 2009

Résumé de la proposition

Nous souhaitons que les universités restent des espaces ouverts et démocratiques. Elles doivent impulser un nouveau paradigme du savoir et de la citoyenneté essentiels pour l’Europe et le monde de demain. Les systèmes d’enseignement supérieur sont peu ouverts aux mutations actuelles de notre société. Au contraire, de plus en plus, elles jouent un rôle minimaliste en se transformant en l’outil de l’économie de la connaissance. Les nouveaux défis et les questions existentielles de notre société de ce début de XXIe siècle y sont pratiquement absents.

Texte de la proposition

Les systèmes d’enseignement supérieur européens ont connu dans les trente dernières années des bouleversements importants. Face à l’augmentation des effectifs, les universités (y compris les écoles supérieures) se sont généralement heurtées à des difficultés de financement, les Etats étant réticents à augmenter leurs dépenses d’éducation dans un contexte de rationalisation des dépenses publiques, de hausse du chômage des jeunes et de la baisse de la valeur des diplômes.

D’autre part, les paradigmes d’action publique se sont profondément transformés dans tous les secteurs, dont l’éducation. Considérée avant comme un « service public », financé et géré par l’Etat car relevant de l’intérêt général, l’action publique est aujourd’hui conçue de façon managériale en Europe, avec l’introduction des outils du New Public Management (rationalisation des dépenses, objectifs de performance, gouvernance proche de celle du privé).

L’enseignement, un outil de l’économie de la connaissance

L’enseignement supérieur, un temps protégé de ces réorganisations, est désormais au cœur d’un vaste mouvement de réformes engagé au niveau national et orchestré à l’échelle européenne depuis une dizaine d’années. Elles sont encadrées principalement par le processus de Bologne et plus généralement par la stratégie de Lisbonne. Toutes deux justifient de profondes transformations dans le secteur éducatif par l’entrée dans l’économie et/ou la société de la connaissance. La déclaration de Bologne, adoptée en 1999 par 29 ministres de l’éducation européens, affichait une double ambition. D’un côté, l’entrée dans la société de la connaissance impliquait d’harmoniser les systèmes d’éducation européens pour permettre davantage de mobilité (des étudiants, enseignants et chercheurs), et rendre la circulation des connaissances plus facile et plus accessible. De l’autre côté cette harmonisation avait pour but avoué « d’améliorer la compétitivité du système d’enseignement supérieur européen à l’échelle mondiale ». Dans ce contexte, « le rôle des universités dans l’économie de la connaissance », pour reprendre le titre d’un acte de la Commission européenne de 2003 , est de première importance. Le but est de veiller à ce que l’enseignement supérieur remplisse son rôle de formation des travailleurs de la connaissance adaptés à cette nouvelle économie, et qu’il soit capable de valoriser économiquement les connaissances qu’il produit et diffuse. A l’échelle européenne donc, et dans un processus à l’œuvre au niveau mondial, les institutions d’enseignement supérieur sont conçues comme des acteurs de premier plan dans la croissance économique, comme en témoignent la professionnalisation des parcours et la valorisation économique de l’enseignement et de la recherche universitaire (création de startups, dépôts de brevets, partenariats encouragés avec le secteur privé).

Les transformations dans le rapport au savoir bouleversent la société

Ces réformes, qui montrent l’importance conférée au savoir, dans le cadre de l’économie de la connaissance, tendent à réduire les finalités des systèmes d’enseignement supérieur à un rôle de « rouage économique », occultant ainsi des enjeux pourtant autrement plus importants.

Dans nos sociétés du risque, face aux conséquences imprévisibles de notre action sur le monde et sur les êtres humains (climat, conséquences de l’innovation technoscientifique, etc.), notre rapport au savoir est en pleine transformation. Le savoir est politique, et synonyme de domination s’il n’est pas également partagé, d’où l’importance de ses conditions de production et de circulation, du contexte de sa validité et de ses modes d’appropriation.

Or, depuis une trentaine d’années, ce sont l’ensemble de ces conditions qui sont bouleversées et ce, à travers plusieurs processus : d’abord, l’entrée du savoir dans l’économie de la connaissance consacre le savoir comme principale source de profit. Cela entraine une certaine démocratisation du savoir, accélérée par la hausse globale du niveau d’éducation et par la révolution des TIC. Un deuxième processus consiste à remettre en cause l’idéologie du progrès et, avec elle, la primauté de la connaissance scientifique sur les autres formes de savoirs (remise en cause du découpage experts/profanes dans un contexte d’incertitude, mobilisations citoyennes autour des choix scientifiques et technologiques). Enfin, de nouveaux modes de production et de diffusion des savoirs émergent autour d’espaces collaboratifs et non marchands (communauté des logiciels libres, réseaux d’échanges de savoirs, wikis et web 2.0, universités populaires, débats publics…), libérant des potentiels énormes à travers des processus relevant de l’expérimentation collective et de la co construction de savoirs multiples. La notion d’innovation s’en trouve transformée, enrichie de ces dimensions sociales et politiques, s’immisçant au cœur des rapports humains, loin de sa caricature rigide d’un processus « top-down », mécanique et marchand .

Ces transformations sont capitales : en touchant le rapport au savoir, elles touchent le cœur de la légitimation du pouvoir dans nos sociétés.

Deux tendances antagonistes

Ces enjeux, que l’on pourrait appeler « civilisationnels », se manifestent par l’affrontement de deux tendances antagonistes, comme c’est souvent le cas en période de transformation majeure . D’une part, le savoir est devenu un bien marchand : sa production, sa circulation et sa valorisation sont encadrés de très près par une logique marchande poussée à son extrême (notamment via les règles de propriétés intellectuelles). Les universités deviennent des « usines à diplômes », formant des travailleurs adaptés aux marchés émergents de l’économie de la connaissance, et ne constituant plus qu’un rouage du système économique. D’autre part, on assiste à l’émergence de multiples espaces sociaux où se créent et s’échangent de nouvelles formes de savoirs, libérant dans des processus collectifs, collaboratifs et démocratiques des potentiels extraordinaires. Ces nouvelles formes de savoir renouvellent notre rapport aux autres et à la gouvernance de la cité. Ce nouveau paradigme du savoir, en remplaçant le primat réductionniste et « disciplinariste » par un paradigme « écologique », est attentif à la complexité de la société et marque vraisemblablement l’émergence d’un nouveau modèle de société. Ce deuxième paradigme semble s’accorder avec la remise en question de notre modèle de civilisation, suite à l’accumulation des crises écologiques, financières et sociales dont nous sommes témoins en ce début de XXIe siècle. Il questionne fondamentalement notre modèle de développement. Destructeur de notre écosystème naturel, producteur d’inégalités structurelles et incapable d’instaurer les conditions de la démocratie politique, ce système menacerait l’équilibre global de notre planète et de ses habitants.

Plus de remise en question existentielle à l’Université

C’est bien là le paradoxe : la remise en question existentielle de notre époque et les enjeux d’une importance décisive qui en découlent sont pratiquement absents de l’Université. Au lieu de constituer une institution motrice dans cette reconfiguration du rapport au savoir et à la citoyenneté moderne, l’Université tend à devenir le bras d’une vision réductrice d’un savoir considéré, nous l’avons vu, dans sa seule dimension marchande. Dans ce contexte, il apparaît fondamental de réaffirmer avec force, au niveau politique, le rôle central que les universités peuvent – et doivent – être amenées à jouer dans ces transformations sans précédent.

Pour cela, des changements profonds dans l’élaboration et la diffusion des savoirs sont nécessaires, ainsi qu’une réelle démocratisation de l’Université : celle-ci ne doit plus être perçue comme un « passage » entre le secondaire et le monde du travail, mais comme une institution transgénérationnelle d’élaboration, de diffusion, de critique, d’expérimentation des savoirs dans un monde complexe.

Nos propositions

Ces propositions pourraient s’inscrire dans le calendrier politique européen actuel : l’horizon de la stratégie de Lisbonne se termine en 2010, et va donc donner lieu à l’élaboration d’un nouveau texte pour la décennie suivante, qui serait l’occasion de repenser le rôle, les missions, l’organisation et les moyens des systèmes d’enseignement supérieur publics.

D’autre part, ces réflexions pourraient donner lieu à des Etats Généraux Européens de l’Université, vaste processus d’échanges, de construction collective d’une nouvelle stratégie pour l’université, associant dans une perspective de long terme l’ensemble des acteurs concernés.

Les points listés ci-dessous devraient être abordés lors de la tenue de ces Etats Généraux et lors de l’élaboration d’une nouvelle stratégie à l’échelle européenne :

  • Réaffirmer les finalités de l’Université et son rôle dans la société : l’éducation doit avoir pour enjeux l’émancipation politique et la formation de citoyens autonomes et critiques dans un monde complexe et en pleine mutation. En outre, l’Université ne doit pas se penser comme une « tour d’ivoire » déconnectée de la société, mais au contraire dans et au service de celle-ci.
  • Promouvoir d’autres modèles que la seule « Université d’élite » : D’autres priorités que la participation à la compétitivité nationale et internationale (en termes de recherches) doivent être valorisées, comme, par exemple, l’accès de tous au savoir via les universités populaires, l’excellence écologique ou encore l’expérimentation pédagogique.
  • L’Université doit être un lieu de réelle démocratisation des savoirs :
  • Une démocratisation quantitative : cela concerne l’accès de tous à l’Université, notamment des salariés, chômeurs, retraités, de toutes classes sociales, dans une optique d’ouverture actuellement réservée à la formation des étudiants en vue de leur intégration dans le marché du travail à tous, et tout au long de la vie. Ce point très important nécessite de gros bouleversements. On peut imaginer, par exemple, une formation continue des salariés à l’Université, prévue dans le contrat de travail et qui s’éloigne du cadre strictement professionnel. De plus, en démocratisant sa gestion, des autres acteurs de la société, tels les PME, artisans, associations, ONG qui participent à l’ancrage local et sociétal de l’Université pourraient l’intégrer.
  • Une démocratisation qualitative : cela nécessite l’ouverture des modèles pédagogiques pour éviter la reproduction d’inégalités culturelles et permettre une réelle prise en compte de la diversité des formes de savoir. Cette démocratisation ne peut se concrétiser qu’en favorisant les espaces d’échanges et de co-construction de mondes culturels communs.
  • Prendre acte du changement paradigmatique dans la construction et la diffusion du savoir : d’un paradigme réductionniste, dans lequel la connaissance est spécialisée, compartimentée et hors contexte, nous passons au paradigme de l’écologie de la pensée et de l’action. Ce changement suppose le recours massif à l’interdisciplinarité, la mise en contexte épistémologique et socio-historique des connaissances construites et diffusées à l’Université, pour les étudiants comme pour les futurs professeurs et chercheurs universitaires, y compris dans les filières hautement spécialisantes.
  • Dans cette dynamique, l’Université doit porter la connaissance comme « bien commun », en opposition avec la tendance actuelle à considérer le savoir comme « bien marchand ». Elle doit participer activement à la réflexion sur le statut juridique de la connaissance, en prolongeant les innovations portées notamment par le mouvement des logiciels libres (copylefts, licences libres, etc.) et en les adaptant au monde universitaire.
  • Poursuivre les progrès effectués en termes de mobilité étudiante et académique (notamment les enseignants et chercheurs) au niveau européen et international, via l’harmonisation des diplômes et la mise à disposition de bourses de mobilités pour les étudiants comme pour les enseignants et les chercheurs.
  • Poursuivre et affiner les efforts conférant l’autonomie aux universités. Si leur financement doit rester public, la décentralisation de la gouvernance doit être encouragée, selon un principe de subsidiarité. Pour que les universités développent des projets innovants et audacieux, elles doivent pouvoir proposer des projets adaptés à leur environnement socio-économique. Cette autonomie serait le gage d’une diversité et d’une créativité conforme à leur rôle dans la société.
  • Favoriser et développer les espaces de convergence entre l’Université et la société en finançant des thèses pour des associations ou des collectivités territoriales et en créant des plates-formes de recherche participatives qui permettent d’accompagner des partenariats entre chercheurs et associations.

Sujet(s) concerné(s) par la proposition

éducation ;enseignement;recherche ;société civile ;développement durable ;CITOYENNETÉ ACTIVE ;université

Thème : Propositions pour l’éducation

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